Mardi gris
Mardi Gris - « le carnaval de la déveine »
Jérôme Leroy :
« Prudon brosse ici le portait fidèle et sensible de la France de 1978. La crise se pointe, les utopies se font la malle, Roger Gicquel cause dans le poste. Tout ça ne peut que mal finir : "Le soleil déclina dans le ciel l’identité d’anciens printemps qui ressemblent au naufrage d’une jeunesse… Marx (Karl), Avril (Jeanne), Mai (la débandade), Joint (la fuite)…Des Cités HLM, d’une révolution qui n’a pas marché, les médias, la télévision, la fuite désabusée, l’absurde, la galerie de personnages, la langue surtout.»
Dans Mardi gris, Prudon s’amuse, tortille les rouages du polar pour suivre la lente désagrégation d’un homme traqué. Rochette, petit zonard de banlieue, anar de cœur plus que de combat, fuit après le meurtre d’un flic. Il sait que les soupçons vont tomber sur lui. Alors il court. Il se terre. Il se tait. Il rencontre René, paumé attendrissant, presque enfant, qui voit en lui un grand frère de misère. Ensemble, ils s’enfoncent au cœur de la France.
Deux éclopés du monde moderne, condamnés d’avance.
Derrière eux, Prudon. En filigrane. On le sent dans chaque phrase, chaque silence, chaque regard vide vers un plafond jauni :
« Rochette, couché tout habillé sur un lit de camp, fumait en regardant le plafond. René regarda le plafond et n'y remarqua rien qui méritât une telle attention. »
Il n’y a pas de quête ici, seulement la fuite. La fuite du réel, de la société, de soi. Une errance dans une France grise. Les journaux, qu’ils soient de gauche ou de droite, n’apportent aucune réponse :
« Rochette balança au caniveau le Parisien, ce petit journal gentiment rétro [...]. Il ouvrit Libé et la question était que la vengeance est-elle ou non une arme politique valable. Il posa Libé sur un rebord de fenêtre et ouvrit L'Équipe. La France avait montré aux Gallois ce que c’est qu’une équipe robuste et réaliste. »
Tout est là : l’impuissance, le sarcasme, et l’impossibilité d’y croire encore. Même à l’amour. Nadia l’aime à sa manière, mais le sent déjà ailleurs. Perdu à l’intérieur :
« Elle savait que Rochette avait une tête fragile. [...] Il se prolongeait lui-même comme s’il était à la fois la nurse et le mongolien. Les mongoliens ne vivent pas vieux. »
Prudon observe ses personnages comme il observe le monde : sans illusion, mais avec une tendresse cruelle.
Rochette rêve d’Inde, de shit bon marché, de ruelles poussiéreuses et d’un ailleurs qu’il n’atteindra jamais. Son exotisme est flingué par sa propre désespérance :
« Le joint arriva entre ses doigts et il hébergea l’Afghanistan dans ses bronches. [...] Rochette, tout à ses problèmes personnels, continuait de penser sacrées vaches au lieu de vaches sacrées. »
Même la ville, décor pourtant familier, devient hostile, grotesque, presque hallucinée :
« Rochette se recroquevillait sous la pluie, façon Quasimodo. Esméralda s’est fait la paire [...]. Le discret, le furtif, l’agoraphobe longe le parapet [...], il passe, l’air affairé. »
Mardi gris n’est pas un polar. C’est un roman de solitude. De colère muette. De marginalité vécue comme une fatalité.
«Rochette, couché tout habillé sur un lit de camp, fumait en regardant le plafond. René regarda le plafond et n'y remarqua rien qui méritât une telle attention.
-J'chu un outlave, un hors-la-loi, comme toi, on se ressemble… Merde alors!
-Si. On est pareils, tous les deux. On devrait faire équipe. Comme tous les grands. Pat Garrett et Billy the Kid, Bonnie et Clyde...Placide et Muzo... »
C’est aussi un peu l’autoportrait d’un homme qui, comme Rochette, ne pouvait pas vivre autrement que fuyant, entre colère rentrée et lucidité froide.
On imagine Prudon dans sa maison du Cantal, lisant les faits divers, songeant à un nouveau récit, écoutant grincer en lui ces ressorts invisibles que seuls les marginaux entendent.
[1] Terme de Jérôme Leroy dans le résumé qu'il fait du livre
[2] Jérôme Leroy

