Le Bourdon
Le Bourdon, coécrit avec Pierre Marcelle, est un roman noir en trompe-l’œil, né d’un fait divers réel...
Celui d’un scandale politico-financier autour de la transformation des abattoirs de la Villette — mais transfiguré par l’écriture.
Un roman de commande, une forme de pseudo reportage, plus choral que linéaire, le texte alterne voix et visions, nourri de colère sourde et de poésie bétonnée.
Prudon, fidèle à son goût du “je” fragile, donne voix à un narrateur quasi-mutique, simple d’esprit, invisible, enfant blessé piégé dans un corps d’adulte — un Quasimodo de la Villette, errant dans les décombres d’un Paris en mutation.
« J'habite rue du Hainaut, un vieil immeuble, au deuxième, et Maman Baron dit souvent qu'un jour ils vont nous raser tout ça et qu'ils seront mieux, relogés aux frais de l'État et des milliardaires, dans un gratte-ciel. [...] Je ne veux pas aller dans les gratte-ciels, je suis bien rue du Hainaut. »
C’est surtout le roman de la mutation. On est au lendemain de la guerre, dans un Paris que l’on reconstruit complètement.
Dans cette ville en recomposition, où les abattoirs deviennent des cathédrales absconses et inutiles, le narrateur croise Esther — apparition lumineuse et inaccessible. Le désir surgit brutalement, bouleversant ses repères d’enfant mal grandi. A l’image de son personnage.
« J'ai derrière ma braguette cette chose, douloureuse, malheureuse, mon cœur bat, mon cœur bat. Esther, Esther, j'ai vu Esther et je la suis. »
Le roman est une déambulation dans le XIXe arrondissement, entre béton, souvenirs et visions hallucinées. Prudon / Marcelle encre leur texte dans un Paris topographié, presque documentaire, où l’on suit le mouvement des corps et des rues :
« Elle lève la tête vers les constructions nouvelles, on rénove le dix-neuvième. [...] Les magasins généraux ont cédé la place à des H.L.M. et elle se heurte à cette absence, elle émerge en 80. »
Mais sous ce vernis urbain, c’est bien la faillite d’un monde qui s’écrit. Les anciens abattoirs — lieux d’abattage, de cris et de sang — deviennent symbole d’un gaspillage économique et humain. Un Paris vidé de sa substance, livré au béton froid.
« C'était rien ces abattoirs, ce béton con. Un gâchis municipal. Une bourde. [...] Comme un enfant qu'on ne voit plus. Il est quelque part, dans un coin de campagne, de Paris. »
Cette “banquise” qui monte — déjà décrite dans Banquise — gagne ici les quartiers intra-muros. Le rêve d’un Paris populaire se dissout dans le gris, le lisse, le fonctionnel. Le narrateur, cet être à demi effacé, est lui-même emporté par ce mouvement d’effacement, happé par la cathédrale de béton, fasciné par son propre destin minuscule.
« Ce n'était plus ni le bourdon de Notre-Dame ni Quasimodo, c'était un rêve, un tourbillon, une tempête ; le vertige à cheval sur le bruit. [...] Un étrange centaure moitié homme, moitié cloche. »
Le roman se clôt sur un constat d’échec urbain et humain. Un Paris perdu, où l'on recouvre les erreurs plutôt que de les assumer. Un monde où les hommes, les souvenirs, les ratés, n’ont plus de place. Et pourtant, Prudon / Marcelle lui donne dernier souffle pour ceux que la ville a oubliés.
« Elle n'est plus en août 1980, dans Paris, XIX, non, elle est intra-muros d'un rêve fou. Un rêve de pierre. Elle ne voit pas la vie. Ce peut être une île, un désert, une banquise. [...] Pas de couleurs... Le gris béton et le ciel blanc. »
Juste à la fin du roman… un journaliste apparait, Un ami. Celui qui est certainement à l’initiative du projet : Alain Dugrand. Encore lui….

